L'unité n'est pas gratuite
Qu'est-ce qui fait qu'une chose est une ? Une réponse en huit mots, qui se vérifie d'un coup de pied sur une plage de galets.
Qu’est-ce qui fait qu’une chose est une ? La métaphysique pose la question depuis Aristote et n’a toujours pas de réponse admise. En voici une. Elle tient en huit mots, et elle se vérifie d’un coup de pied.
Deux camps se partagent le terrain. Pour le premier, l’unité est donnée : une chose est une comme elle est grise, c’est une propriété, fin de l’histoire. Pour le second, l’unité est dans notre œil : le monde est un flux, et c’est nous qui y découpons des choses à la mesure de nos mots. Ils s’opposent en tout, sauf sur l’essentiel : chez l’un comme chez l’autre, l’unité ne coûte rien. C’est là qu’ils se trompent.
Allez sur une plage de galets et donnez deux coups de pied. Le premier dans le sable : il s’éparpille, et rien n’est entamé, chaque grain part avec ce qu’il avait. Le second dans un galet : un éclat saute, et c’est le galet qui l’a perdu. Le galet et le sable sont faits des mêmes grains. La matière ne tranche donc pas, et le premier camp peut seulement constater, sans expliquer. Si la vague fend le galet cette nuit, il y en aura deux au matin, que quelqu’un regarde ou non : le second camp n’y est pour rien. Ce qui tranche, c’est l’endroit où tombe la perte. Dans le galet, elle tombe toujours au même endroit. Dans le sable, elle ne tombe nulle part.
L’unité n’est donc ni un état ni un point de vue : c’est une dépense. Personne n’a taillé le galet, et il n’est l’artisan de rien. Il se fait un, comme le jour se fait. Mais il paie à chaque marée, et sa rondeur est son relevé de compte. Son unité n’est pas un achat, c’est un loyer. Spinoza avait vu que toute détermination est une négation, que le contour d’une chose est la ligne où elle cesse. Il restait à dire sur qui tombe le prix de cette ligne. Il tombe sur celui qui est, à ses dépens.
Il n’y a donc qu’un critère pour tout ce qui prétend être un : le galet, l’animal, l’entreprise, vous. Vous n’êtes pas un parce que vous portez un nom, ni parce qu’on vous voit comme un. Vous l’êtes tant que ce que vous perdez tombe sur vous. Rien de ce avec quoi vous payez ne vient de vous : on vous l’a donné. Mais la perte, elle, est à vous. Votre identité n’est pas une statue, c’est une cicatrice.
Les deux camps donnent l’unité. Cette phrase la fait payer.