Être, c'est se faire un à ses dépens
Pourquoi une pierre est une chose, et un tas de sable non (et pourquoi deux personnes collées restent deux)
TL;DR — Être une chose, c’est se faire une à ses dépens. Pour savoir si des morceaux forment une seule chose, ne demandez pas s’ils tiennent ensemble. Demandez qui paie quand l’un d’eux encaisse plus qu’il ne peut supporter.
Prenez une pierre. C’est une chose. Prenez maintenant un tas de sable : on dit « un tas », mais on sent bien que c’est plutôt plein de grains posés les uns sur les autres. Qu’est-ce qui fait la différence ?
La question a l’air bête. Elle est pourtant l’une des plus vieilles de la philosophie, et les réponses habituelles coincent toutes quelque part.
Les réponses habituelles
Première réponse : une chose est une parce qu’elle a une forme, une essence, une nature. Le problème, c’est que ça ne dit pas comment reconnaître cette forme. Dire « la pierre est une parce qu’elle a une forme de pierre », c’est répondre à la question par la question.
Deuxième réponse : tout est processus, flux, changement ; une chose est un flux stable. D’accord, mais alors un tourbillon dans une rivière est une chose au même titre qu’une cellule vivante. Les deux gardent leur forme pendant que leur matière se renouvelle entièrement. On sent pourtant qu’ils ne sont pas uns de la même façon, et cette réponse ne sait pas dire pourquoi.
Troisième réponse, la plus moderne : une chose est une quand ses parties sont physiquement liées. Les atomes d’une pierre sont liés, les grains d’un tas non. Ça marche bien, jusqu’à ce qu’on colle deux personnes par la main avec une superglue. Elles sont liées. Forment-elles pour autant une nouvelle chose, « Alice-et-Beatrice » ? Presque personne ne le pense. Pire : un gecko collé à une vitre formerait un objet « gecko-vitre ».
Une autre idée : être, c’est se faire un à ses dépens
La phrase dit deux choses.
D’abord, l’unité n’est pas donnée, elle est faite. Rien n’est un « tout seul », comme par défaut. Même une pierre tient : ses atomes restent ensemble contre un monde qui les use (érosion, chocs, chaleur). Une chose qui tient, c’est une chose qui fait quelque chose, même très peu.
Ensuite, ça coûte, et le coût tombe sur quelqu’un. Tenir s’use. Et la question décisive devient : sur qui tombe la perte ?
Le test : frappez un morceau, et regardez qui paie
Frappez une partie plus fort qu’elle ne peut encaisser seule, puis regardez où va l’excès.
- La pierre. Frappez un grain trop fort : la fissure se propage et consomme la cohésion de toute la pierre. La pierre paie. Elle est une.
- Le tas de sable. Écrasez un grain : le grain paie, et c’est à peu près tout. Même quand le tas s’éboule, chaque grain qui glisse dépense sa propre énergie : c’est une cascade de paiements séparés, pas un paiement commun. Le tas n’est pas un, ou à peine.
- Les deux personnes collées. Si le foie d’Alice lâche, rien de ce qu’elle partage avec Beatrice ne paie quoi que ce soit : ni Beatrice, ni la colle. Elles sont liées, mais chacune encaisse ses pertes toute seule. Elles restent deux.
- La colonie d’abeilles. C’est le cas inverse, et le plus intéressant. Les abeilles ne sont collées à rien. Pourtant, quand une butineuse meurt, les autres élèvent une remplaçante avec le miel qu’elles ont produit et stocké ensemble. La perte est payée sur un stock commun. La colonie est une, même sans lien physique.
C’est ce qui rend l’idée intéressante : ce n’est pas la même chose qu’être « lié ». Des choses liées peuvent tenir des comptes séparés (la colle), et des choses non liées peuvent partager un compte (la ruche).
Attention : « à ses dépens » ne veut pas dire « avec ses propres ressources ». Vous mangez ce que vous n’avez pas produit, une plante vit du soleil, personne ne se nourrit de lui-même. Être un à ses dépens, ce n’est pas être autosuffisant : c’est être celui sur qui tombent les pertes. Le compte n’est pas le portefeuille.
Deuxième question : être un, et être un soi
Une pierre est une chose, mais ce n’est pas un « soi » : rien en elle ne répare quoi que ce soit. D’où une deuxième question, posée au même registre : qui remplit à nouveau ce qui a été dépensé ?
- Pour la pierre, personne. Elle s’use et c’est tout.
- Pour le tourbillon, la rivière. Il ne se refait pas lui-même : il est refait par un autre.
- Pour la flamme, elle-même : sa chaleur entretient la combustion qui produit sa chaleur. Mais elle n’a qu’une seule « manette », et rien d’autre qu’elle fabrique ne la règle.
- Pour l’organisme, lui-même aussi, mais avec des outils qu’il fabrique lui-même (des enzymes, des membranes), et qui se fabriquent les uns les autres.
Seul l’organisme est un soi au sens fort. La pierre, le tourbillon et la flamme sont des choses, uns chacun à leur manière, mais aucun ne se refait complètement.
Deux conséquences surprenantes
Le cadavre. Quand un animal meurt, qu’est-ce qui reste ? Certains philosophes disent qu’un nouvel objet apparaît, le cadavre, exactement là où était l’animal, ce qui est bizarre. Ici, la réponse est simple : à la mort, plus rien ne refait le corps, donc ce n’est plus un soi. Mais ses tissus tiennent encore ensemble et paient encore ensemble ce qui leur arrive : c’est toujours une chose, la même. Aucun objet n’apparaît. Le cadavre cesse d’être une chose seulement quand il se décompose.
Le tardigrade. Ce minuscule animal peut se dessécher complètement et rester des années sans métabolisme, puis revivre quand on le mouille. Prenez deux tardigrades desséchés : l’un pourra revivre, l’autre est abîmé et ne le pourra pas. Une ontologie classique dirait que le premier est « un tardigrade en pause » et le second « des restes de tardigrade ». Ici, non : les deux tiennent ensemble exactement de la même manière. Ils diffèrent par ce qu’ils peuvent devenir, pas par ce qu’ils sont. Être un soi, c’est un régime qu’on peut quitter et reprendre, pas une étiquette qu’on porte.
Ce que ça coûte
L’idée a un prix, et il faut le dire :
- Une colonie d’abeilles compte comme un seul être.
- Un appareil conçu avec des modules qui tombent en panne chacun de leur côté (fusibles, blocs indépendants) compte comme plusieurs choses, pas une.
- « Qui paie » n’est pas toujours mesurable. Pour la matière inerte, c’est l’énergie de liaison et la physique répond. Pour le reste, il faut identifier le stock commun au cas par cas.
- Et l’idée suppose que tenir coûte toujours quelque chose, ce qui est vrai dans notre monde, où rien n’est parfaitement réversible.