À qui s’adresse le rasoir ?
Une norme sans législateur
Une lectrice m’a récemment adressé une objection simple : puisque l’Ontodynamique construit un système philosophique, pourquoi ne pas faire directement de la parcimonie l’un de ses principes ?
Pourquoi ne pas poser dès le départ :
Ne conserve que l’essence. N’ajoute que par nécessité.
L’objection est légitime. Toute philosophie doit poser certains principes. La question n’est donc pas de savoir si elle peut le faire, mais de déterminer ce qu’elle doit poser et ce qu’elle peut dériver.
Car poser ou dériver une proposition ne change pas seulement sa place dans un système. Cela peut changer son sens.
Une règle pour qui ?
J’avais présenté trop brutalement certaines conceptions de la parcimonie comme « fausses et faibles » parce qu’elles « prescrivent sans fonder ». Cette formulation doit être corrigée.
Le rasoir d’Occam n’est pas dépourvu de raisons. Il constitue une règle de méthode : ne pas multiplier les entités ou les hypothèses au-delà de ce que l’explication exige. Les méthodes modernes de sélection de modèles prolongent cette idée : une complexité supplémentaire doit apporter un gain suffisant.
Le dépouillement stoïcien possède lui aussi un fondement. Il s’inscrit dans une conception de la vertu et de la vie bonne : l’accumulation extérieure ne garantit pas la liberté intérieure.
Ces deux formes de parcimonie ont cependant un destinataire.
Occam s’adresse au théoricien : ne chargez pas inutilement votre théorie.
Le stoïcien s’adresse à celui qui cherche une certaine manière de vivre : ne dépendez pas de ce qui ne dépend pas de vous.
Ces règles peuvent être suivies ou refusées. On peut construire une théorie encombrée. On peut mener une vie que les stoïciens jugeraient mauvaise.
Une contrainte structurelle est différente. Elle ne conseille rien. Elle décrit ce qui arrive, qu’on l’approuve ou non.
Il faut ici distinguer trois opérations :
Nommer une règle permet de la classer. La justifier donne des raisons de la suivre. La dériver montre qu’elle dépend de propositions plus primitives.
C’est cette troisième opération qui est en jeu ici.
Ce que le système pose — et ce qu’il dérive
L’Ontodynamique pose explicitement ses propres points de départ :
Axiome 0 — Un seul réel : le Tout se fonde, tout fini se fait.
Axiome I — Être, c’est se faire un.
Un axiome n’est pas démontré par le système qui le pose. Mais il reste exposé au risque de ses conséquences : celles-ci doivent permettre de distinguer, d’expliquer et de rencontrer le réel.
Un axiome est sans preuve en amont, non sans risque en aval.
À partir de ces points de départ, l’Ontodynamique cherche à dériver une économie générale de l’existence finie.
Le maintien d’un être fini a un coût. Se conserver, se transformer, résister ou se réparer exige un prélèvement.
Ce coût tombe sur une marge limitée. Ce qui est dépensé aujourd’hui ne sera plus entièrement disponible pour absorber le prochain choc.
Tout surplus qui doit être maintenu sans contribuer au maintien général accroît donc le drain. Ce qui est ajouté sans nécessité devient une charge, non parce que le simple serait plus élégant ou plus moral, mais parce que toute capacité est finie.
La conclusion reste comparative :
Toutes choses égales par ailleurs, le coûteux se défait avant l’économe.
Le superflu ne tue pas nécessairement. Il dépense la marge.
À ce niveau, il ne s’agit encore ni d’un conseil ni d’une morale.
Quand la contrainte devient norme
Une pierre qui s’écaille ne remplace pas ce qu’elle perd. Sa désagrégation peut s’en trouver accélérée, mais aucune boucle propre ne travaille à régénérer les conditions de sa persistance. Elle subit la contrainte du coût sans produire elle-même la distinction entre ce qui doit être refait et ce qui peut être abandonné.
Un organisme se trouve dans une situation différente.
Il refait continuellement certaines des conditions dont dépend sa capacité à se refaire : membranes, tissus, gradients, équilibres et structures fonctionnelles.
Il ne conserve pas tout indistinctement. Son activité produit une différence entre ce qui entretient son cycle et ce qui le compromet.
Cette distinction ne vient pas d’un observateur extérieur. Elle n’est pas non plus nécessairement consciente. Elle est produite par le fonctionnement même de l’organisme.
C’est ce que l’Ontodynamique appelle une normativité constitutive : la différence entre le favorable et le défavorable n’est pas ajoutée à l’être après coup. Elle appartient à son activité d’auto-maintien.
La contrainte générale prend alors une forme normative :
Ne conserve que l’essence. N’ajoute que par nécessité.
Le mot « essence » ne désigne pas ici une substance immobile cachée derrière les changements.
L’essence est ce sans quoi l’être ne peut plus se refaire.
La loi d’authenticité n’est donc pas un ordre imposé de l’extérieur. Elle est la forme normative que prend l’économie du coût dans un être qui doit régénérer ses propres conditions.
Pourquoi ne pas la poser directement ?
Il serait possible de faire de la parcimonie un principe premier. Mais ce raccourci effacerait précisément ce que le système cherche à expliquer.
Il supprimerait le passage :
- du coût à la marge limitée ;
- de la marge au drain ;
- du drain à l’économie générale ;
- de cette contrainte à la normativité propre d’une clôture.
Le problème n’est donc pas qu’un troisième axiome serait simplement un axiome de trop. Il transformerait en point de départ ce que l’Ontodynamique cherche à rendre intelligible.
Une conclusion dérivée expose chaque étape dont elle dépend. Si le coût, la marge finie ou la relation entre surplus et drain ne tiennent pas, elle tombe avec eux.
Un axiome expose son point de départ ; une dérivation expose chacun de ses points de rupture.
L’objection de ma lectrice révélait néanmoins un défaut réel du texte initial :
Ce qui était dérivé dans l’architecture apparaissait posé dans l’écriture.
Séparée de la chaîne qui la produit, la formule ressemblait à un impératif de plus.
La contrainte ne s’adresse à personne.
Elle devient loi lorsqu’un être produit lui-même la différence entre ce qui le maintient et ce qui le draine.